"Réécrire l’histoire", en lien avec l'exposition "Female Power"

Un article de Clémence Girard.

Réécrire l’histoire

En 1981, l’historienne d’art et critique Griselda Pollock écrivait que les femmes artistes ne bénéficiaient encore que trop peu d'aide financière de la part des institutions culturelles, que ce soit au niveau des galeries, des musées ou même dans le secteur de l'édition (livres, magazines).
Trente-deux ans plus tard, les centres d’arts restreignent toujours la visibilité des femmes artistes. Elles ne forment encore qu'une minorité au sein des expositions. Ainsi, les Gerillasgirls, fameux groupe d’artistes femmes et militantes, fondé pour dénoncer sexisme et racisme dans la sphère culturelle, continuent à renouveler entre 1989 et 2012 leur fameuse affiche « Do women have to be naked to get into the Metropolitan Museum ? » qui met en parallèle le faible pourcentage de femmes artistes représentées  au Metropolitan Museum de New York (3 à 5%)  et le très important nombre de nues féminins exposées (85%).
Cependant, lorsqu’un musée axe une exposition exclusivement sur le travail des femmes artistes, ne concourt-t-il pas à marginaliser celles-ci? Pourquoi faire une exposition sur le « pouvoir féminin » (Female power) ? Pourquoi mettre en avant une production artistique féminine spécifique alors que la première vague du mouvement féministe s’est battue pour promouvoir une égalité d'accès aux champs intellectuels, professionnels, culturels et artistiques entre les deux sexes ? Y aurait il ainsi une différence essentielle du « genre » féminin dans ces domaines?

L’exposition Female power  ne saurait se lire uniquement dans une perspective féministe, ou dans une volonté de visibilité d’artistes méconnus ou mal représentées. Les artistes présentées  au Musée d’Art Moderne d’Arnhem sont reconnues à l’échelle nationale (Tsholofelo Monare, Shakuntala Kulkarni, Cuny Janssen ou Su Tomesen), internationale (Mathilde ter Heijne, Chitra Ganesh, Nina Poppe, Lea Porsager, Melanie Bonajo ou encore Nandipha Mntambo) et mondiale (Louise Bourgeois, Niki de Saint Phalle, Miwa Yanagi, Betsy Damon, Mary Beth Edelson, Nancy Spero, Almagul Menlibayeva, Ana Mendieta, Pinaree Sanpitak ou encore Tracey Rose). Ainsi, le propos n’est pas de valoriser ou mettre en avant une production artistique parce qu’elle porte le label « féminin ». Cette exposition a pour finalité première de révéler les aspects spirituels, matriarcaux ou encore utopistes des œuvres exposées afin de créer une ouverture dans l’esprit du visiteur pour l'inciter à penser autrement et à voir différemment.
Female power  met l'accent sur le potentiel créatif des femmes artistes qui se révèle être une forme de pouvoir, et sur la valorisation d’un genre qui a été longtemps sous estimé : la vision et l’imagination féminine.

Un des aspects les plus forts de cette exposition est la mise en perspective d’une lignée matriarcale (retrouvée ou inventée). Ainsi, les artistes recréent, reproduisent, réinventent, renouvellent une mythologie et une iconographie matriarcales. Cela est très bien illustré par Mathilde ter Heijne, dans l'œuvre Experimental Archaeology. Cette installation est composée de répliques d’objets préhistoriques (poterie, faïence…) dont les symboles et motifs  se réfèrent à un système d'écriture généralisé de la préhistoire autour de l’image de la Déesse Mère (The Mother Goddess) qui nous interroge sur les « véritables » fondateurs/fondatrices de nos cultures. Female power donne à voir une vision différente de la société et de la nature à travers l’élaboration de nouvelles représentations aussi bien religieuses, archéologiques qu'oniriques. C’est le point de départ pour penser à d’autres récits possibles, sur notre histoire, notre société, nos ancêtres, nos rêves, nos peurs et nos fantasmes.

Historiquement, tout semble partir du mouvement Goddess  qui émerge, notamment aux Etats-Unis, lors de la seconde vague du mouvement féministe durant les années soixante-dix. Celui-ci est un des premiers courants artistiques qui établissent un lien entre spiritualité, genres, croyances retransmises et/ou imaginées et le pouvoir créateur de l’artiste. Ce mouvement n’est pas uniforme, tout comme la production artistique de l’exposition Female power, et propose de s’interroger à travers divers matériaux et pratiques (peintures, sculptures, objets, photographies, vidéos, installations et performances) sur notre société patriarcale en général et la possibilité d’y entrevoir d’autres réponses, spirituelles ou utopiques. Ainsi, le mouvement Goddess n’est qu’un point de départ pour questionner nos mythes, nous faire prendre conscience des similitudes entre production artistique et production culturelle, religieuse ou mythologique: tout ne serait alors…qu’invention? Comme l’explique Merlin Stone, historienne d’art et auteur du fameux livre qui a eu un effet considérable sur le début du mouvement When God Was a Woman, en 1976, le mouvement Goddess ne fait pas simplement référence à une version féminine de Dieu, mais renvoie à un concept, à une vision différente de la relation à soi, à l’autre, à la nature et à la culture.  Le mot « matriarcat » dérivé du grec « matriarchate », signifie «au commencent, la mère ». Il exprime le rôle prépondérant de la « Mère » dans la relation archaïque. A la base, le mouvement Goddess fait référence à un monde utopique pré-patriarcal, qui prend place il y a plus de 6000 ans, ou régnait égalité, paix, amour du prochain et un mode de pensée « gynocentriste », constituant un monde essentiellement dominé par les femmes.

Qui d’autres alors mieux que les artistes, les femmes artistes, peut représenter et symboliser le pouvoir matriarcal ? L’artiste, par définition « donne vie » à son œuvre et devient la génitrice, la « déesse » d’un univers qui lui est propre. Ainsi, il n’est pas surprenant que l’ego de l’artiste, sa fameuse « aura » créatrice, son génie solitaire longtemps associé à des qualités purement « masculines », soit mis a mal au travers de l’exposition Female power, qui expose vingt-deux artistes au total. L'ensemble des œuvres exposées va bien au delà de la somme des travaux de chacune. C'est la dimension collective qui donne sa force à l'exposition. Beaucoup d’artistes représentées ont d’ailleurs une approche particulière par rapport à cette notion d’ego. Ainsi l’artiste Genevoise Mai-Thu Perret cherche à se distancer complètement de son art en utilisant des matériaux et médiums variés et en collaborant avec d’autres personnes pour la réalisation de ses projets artistiques. L’artiste crée ainsi une mise en perspective, un espace ouvert grâce à l'apport d'autrui. La pratique artistique reflétée chez Perret, mais également chez toutes les artistes de Female power, donne au spectateur le sentiment d’une libération, d’une émancipation voir d’une délivrance dans le processus de création et dans la forme  artistique finale.  L'expression communautaire prime sur la vision d’un artiste solitaire et de génie,  qualités généralement associées au genre masculin.

Mirjam Westen, curatrice de l’exposition Female power qui a notamment déjà mis en place les expositions Chacun sa grâce en 2000 et Rebelles, Art et Féminisme en 2009, se positionne comme médiateur entre le public et les artistes, entre les idéologies et les institutions culturelles. Et ce,  afin de rendre hommage à des femmes artistes qui influencent l'histoire des arts . Elle entend ainsi promouvoir et valoriser une grandeur, un pouvoir créatif « féminin », différent de celui des hommes artistes. C'est ce à quoi aspirait Linda Nochlin dans son essai Why are There No Great Women Artists  en 1971 . La médiation culturelle du travail d’un commissaire d’exposition comme Mirjam Westen est essentielle afin de donner à voir d’autres vérités, d’autres visions et idéologies engendrées par le travail d’artistes femmes, où le culturel et le personnel côtoient en permanence le politique. En effet, il a été démontré par des historiennes d'art et critiques comme Nochlin ou Pollock que des critères d’appréciation différents ont été mis en place pour évaluer les hommes et les femmes artistes, conduisant à la dévalorisation de celles-ci, « l’essence » féminine étant généralement associée à la nature plutôt qu’a la production d’idées et de culture. Le propos du commissaire de l’exposition Female power n’est pas d’isoler ni d’enfermer les artistes dans un label « féministe » ou « extrémiste », mais de donner la possibilité de comprendre notre société sous un nouveau jour.
 
Enfin, l’exposition, qui a lieu jusqu'à la fin Mai, s'intéresse également à la question du spirituel dans l’art. Le travail de l’artiste française Vidya Gastaldon, exposée dans la dernière salle du Musée, en est caractéristique.  Le parcours de cette artiste est ainsi depuis l’enfance connecté au spirituel et aux formes de vie alternatives. Elle a été élevée dans les années soixante-dix par des parents qui vivaient en communauté et qui ont pratiqué la méditation, qui se sont intéressés a des systèmes de pensées et de philosophies orientales (comme ceux instauré par le philosophe indien Krisnamurti) et de l'Inde en particulier. Naturellement, cette artiste inclus des références spirituelles dans sa production artistique. Mais ce qui fait la singularité de Vidya Gastaldon est sa capacité à mêler au spirituel une iconographie dites « triviale » ou « populaire ». Ainsi, l’artiste retranscrit, remâche, réinvente des formes spirituelles, archétypales et psychédéliques dans ses dessins et sculptures. Elle mêle en vrac déesses, dieux ou encore Jésus à coté de personnages de dessins animés comme Bob l’éponge. La hiérarchie artistique des genres et des motifs est mise a mal par l’artiste, tout comme le système patriarcal dans le reste de l'exposition. Ainsi Vidya brouille les références entre futile et  spirituel, étrange et  fabuleux,  kitsch et  classique, rendant inutile tout jugement de valeur. Elle semble opérer une synthèse dans ses œuvres entre sa pratique méditative, ses expériences de drogues psychédéliques, son intérêt pour les textes sacrés et philosophiques Hindouiste comme les Upanishads, la bande dessinée et les icônes/logo/personnages populaires contemporains. Son art n’a aucune prétention de détenir telle ou telle vérité mais plutôt d’explorer les croyances, les rêves et les cauchemars de chacun et de les mettre en forme. L’inconscient collectif est mis à nu et révélé poétiquement dans ses peintures à l’huile, aux allures d’hallucinations fantasmagoriques. La vision d’un autre monde est possible, où l’horreur, le monstrueux partage la toile avec l’absurde et le « mignon ». Dans la salle d’exposition, le spectateur hésite entre amusement et inquiétude face à la sculpture Shiva Linga (uchu baba) faite de tissu de laine et de broderie. L’"entre deux", le non dualisme (l’advaita en Sanskrite) et l’ambiguïté sont les intérêts principaux de l’artiste. Ses dessins et sculptures le traduisent bien: l'alchimie qui se crée entre la fragilité des matériaux utilisés (laine, broderie, aquarelle) et l’ambivalence des sujets représentés, concourt à donner aux œuvres un aspect tour à tour menaçant, familier, divin, monstrueux ou tendre. Enfin, Vidya joue avec le manque de référence hindouiste ou orientale des visiteurs occidentaux, qui vont associer ses dessins à des visions tirées de films d’horreur ou de science fiction. L’artiste s’amuse de ces connexions et des différentes possibilités de lectures de ses œuvres, qui partent du monstre fantasmé à des notions plus profondes liées à la sagesse et à la spiritualité. Comme elle le dit dans un entretien avec Kathleen Buehler: « Le jeu est le suivant : Comment quelque chose de drôle, de repoussant ou de mignon, peut faire simultanément référence a la sagesse sacrée ? » Le spectateur peut regarder son travail comme des allégories, aux résonances politiques ou écologiques, liées aux inquiétudes de notre époque, s'exprimant dans des   apocalyptiques ou post- apocalyptiques. Ses œuvres sont accessible à tous et pas seulement a une élite cultivée, aux critiques d’arts contemporains ou aux férus de musées. Il semblerait alors que l'art de Vidya Gastaldon soit représentatif de la génération occidentale des 20-30 ans qui se tournent vers les religions orientales (l’hindouisme par exemple), le spirituel, les modes de vies alternatifs en réaction a l’impression de « vide » que notre société capitaliste et matérialiste a instaurée. Comme l’explique Lama Surya Das , professeur de Lama Occidentale et de Bouddhisme, les arts plastiques ont toujours entretenus une relation particulière avec le mysticisme, la créativité et la spiritualité. D’après lui, comme pour beaucoup d’autres, l’art permet d’introduire une nouvelle vision des choses, mais également d’être au monde. Il semble que c’est ce que produisent les œuvres de Female power sur le spectateur.

Les œuvres de l’exposition Female power se basent sur les pouvoirs féminins, matriarcales, spirituels et utopiques car c’est dans ces formes qu’il semble que les remises en question des normes établies peuvent se produire. Recréer le passé, rendre visible des communautés de femmes et d’hommes qui fonctionnent et défient les valeurs patriarcales et inégalitaires de notre société, inventer des relations nouvelles à la nature, au corps, à l’être et au divin sont les atouts de Female power.  La diversité des artistes représentés est aussi représentative d’une volonté de porter la visibilité d’artistes femmes d’origines, de classe, de culture, de passé différents afin de ne pas restreindre le pouvoir de création à une seule caste de privilégiés. Ces artistes ont tous des histoires, des intérêts et des rêves différents. Pour autant, ce qui les rapproche est la possibilité d’offrir aux spectateurs de quoi réfléchir sur ce qui est vu comme acquis, « normal », afin de le remettre en cause.
Visiter l’exposition Female power au Musée d’Art Moderne à Arnhem, c’est comme opérer un voyage tour a tour archéologique, spirituelle et utopiste.



Clémence Girard
Stagiaire au Musée d'Art Moderne d'Arnhem (Pays-Bas)

Museum voor Moderne Kunst
Utrechtseweg 87
6812 AA Arnhem  NL
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