Entretien — Julie Gaubert en résidence à Greylight Projects dans le cadre du Nouveau Grand Tour NL 2026

Artiste plasticienne, Julie Gaubert développe une pratique mêlant sculpture, installation, vidéo et création sonore, autour des formes de résistance et des modes d’expression qui échappent aux cadres normés. Accueillie en résidence à Greylight Projects à Heerlen dans le cadre du Nouveau Grand Tour NL, elle poursuit sa recherche avec « Et si les mues continuaient de chanter », un projet qui explore les réseaux informels de communication, les micro-résistances et les voix qui circulent en marge des systèmes dominants, en s’intéressant notamment à la figure des pirate zenders, les radios pirates locales du Limbourg.

Qu’est-ce qui a motivé votre candidature au programme du Nouveau Grand Tour NL, et plus particulièrement à Greylight Projects ? Qu’espériez-vous de cette immersion aux Pays-Bas, et de la possibilité de poursuivre votre recherche dans un nouveau contexte ? 

« Dans ma pratique, je m’intéresse aux systèmes de croyance et aux fictions qui participent à la fabrication du pouvoir : le droit, la monnaie, la dette, l’administration ou encore les représentations de l’État. Mais je regarde aussi ce qui leur échappe ou leur survit : des gestes, des récits et des espaces qui, à l’intérieur ou en marge de ces systèmes, continuent à faire différemment et fabriquent d’autres formes d’échange, de croyance ou de relations sociales. Cela peut passer par les radios pirates, les monnaies alternatives, les zones d’autonomie temporaires ou différents réseaux informels. 

Julie Gaubert manipulant un prototype dans son studio à Greylight Projects, Heerlen, dans le cadre de sa recherche sur les réseaux informels de communication, le 28 mai 2026. © Lina FARIK – Institut français NL 

Ma pratique a souvent été assez frontale politiquement. Depuis quelque temps, j’essaie de ne plus traduire aussi directement ces recherches dans les formes, mais de laisser davantage de place à la fiction, à l’imaginaire et à la poésie. 

C’est dans cette continuité que j’ai candidaté au Nouveau Grand Tour NL. J’avais envie de déplacer une recherche déjà en cours dans un nouveau contexte, de la mettre à l’épreuve d’un territoire et surtout d’avoir plusieurs mois pour chercher, rencontrer des personnes et laisser le projet évoluer. 

Julie Gaubert présentant ses recherches à Wouter, directeur de Greylight Projects, et Marion, attachée culturelle de l’Institut français NL, à Greylight Projects, Heerlen, 28 mai 2026. © Lina FARIK – Institut français NL

Les Pays-Bas m’intéressaient notamment pour leur histoire politique et économique, comme l’un des berceaux du capitalisme moderne, mais aussi pour les pratiques plus souterraines qui traversent leur histoire. Les radios pirates et les territoires transfrontaliers faisaient déjà partie des premières pistes. La situation de Heerlen, entre les Pays-Bas, la Belgique et l’Allemagne, faisait donc écho à mes recherches autour des formes de circulation et de contournement. 

Greylight Projects était aussi un choix précis, pour la place que la structure accorde à l’expérimentation, aux pratiques critiques et aux formes encore en devenir. Je ne voulais pas arriver avec un projet déjà défini, mais pouvoir laisser la recherche se transformer sur place. 

Julie Gaubert, récoltant du sable et du son à Brunssummerheide le 4 et 21 mai, lors de ses recherches à Greylight Projects. © Théophile Lienart 

Ces trois mois m’ont finalement permis d’aller plus loin dans cette recherche, mais aussi de déplacer plus largement ma manière de travailler : prendre davantage de temps et réfléchir à la manière dont les questions politiques peuvent déjà se trouver dans les matières, les formes et les imaginaires que je convoque. » 

Après plusieurs semaines de résidence à Greylight Projects, comment votre recherche a-t-elle évolué au contact du territoire et de son histoire ? Quelles nouvelles pistes ou rencontres ont progressivement nourri votre projet ?  

« Ma manière de travailler passe généralement par des périodes de recherche assez longues et parfois éparpillées. Je lis, je collecte des récits et des archives, je me déplace, je rencontre des personnes et, en parallèle, je commence à fabriquer, souvent sans savoir immédiatement ce qui restera. À Heerlen, plusieurs pistes se sont développées simultanément avant que je comprenne progressivement ce qui pouvait les relier. 

J’ai notamment enquêté sur les Bokkerijders, des figures devenues presque légendaires dans le Limbourg, dont les récits se situent entre criminalité, mythologie populaire et histoire sociale. Derrière la figure du bandit volant sur le dos d’un bouc, je me suis intéressée aux conditions économiques dans lesquelles ces récits apparaissent, aux pratiques de contrebande, aux économies de subsistance, mais aussi à la criminalisation de populations déjà précaires. 

En parallèle, j’ai découvert l’importance des pirate zenders, ces radios pirates populaires dans la région et dont certaines sont encore actives aujourd’hui. Malgré la distance historique entre ces pratiques, je retrouvais des gestes communs : transmettre, circuler, créer ses propres réseaux ou trouver des manières de subsister en dehors des cadres établis. 

Radios pirates, fréquences libres, transmissions clandestines : Radio Is My Bomb permet de parcourir certaines des histoires et pratiques qui traversent cette recherche. Présentée ici en deux parties, cette ressource ouvre une autre entrée dans la radio comme espace de circulation, d’expérimentation et de transmission. 

C’est progressivement la notion de survivance qui est devenue importante. Ici, je ne voulais plus donner la place centrale aux structures de pouvoir, mais regarder ce qui leur résiste, parfois de manière très discrète : des gestes, des récits, des croyances et des pratiques populaires qui persistent malgré leur interdiction, leur criminalisation ou leur disparition annoncée. Partir de figures passées, comme les Bokkerijders, et de pratiques toujours existantes, comme les radios pirates, permettait aussi d’interroger ce qu’elles peuvent encore produire aujourd’hui et les futurs qu’elles peuvent nous aider à imaginer. 

C’est à ce moment-là qu’est apparue la figure de la luciole. Elle est devenue pour moi une figure profondément politique, presque anarchique, tout en gardant quelque chose de féerique. Pour la percevoir, il ne faut plus tendre l’oreille mais tendre les yeux. Sa lumière existe presque à l’opposé de la lumière écrasante du pouvoir : elle ne cherche pas à tout rendre visible, mais apparaît par petites présences qui peuvent se reconnaître et se répondre dans l’obscurité. 

À gauche, sculpture-luciole réalisée par Julie Gaubert aux Pays-Bas. À droite, photographie d’une luciole, image de référence de la recherche. © Julie Gaubert / © Getty – Jasius 

Ces lucioles ont pris la forme de larves sculptées dans des pierres à lécher, à l’intérieur desquelles j’ai intégré un dispositif lumineux. Elles s’allument et se répondent en direct en fonction de l’activité des pirate zenders : le nombre de stations actives et leur nombre d’écoutes viennent modifier leur partition lumineuse. Comme souvent dans mon travail, la matière est importante. La pierre à lécher est un bloc de sel et de minéraux destiné aux animaux, une matière consommable qui se transforme et disparaît progressivement par l’usage. » 

Julie manipulant l’une des lucioles en terre qu’elle a réalisées, le 28 mai dans son studio à Greylight Projects, à Heerlen. © Lina FARIK – Institut français NL

Comment les rencontres, les visites et les déplacements ont-ils nourri votre recherche au cours de la résidence ? Ces échanges vous ont-ils permis d’ouvrir de nouvelles pistes ou de déplacer votre regard sur les questions que vous exploriez ?  

« La résidence s’est beaucoup construite par les déplacements et les rencontres. J’ai circulé entre Heerlen, Maastricht, Liège, La Haye et d’autres endroits de la région, en suivant les pistes qui apparaissaient au fur et à mesure. Beaucoup des histoires auxquelles je m’intéressais traversaient elles-mêmes les frontières entre les Pays-Bas, la Belgique et l’Allemagne. 

À Liège, j’ai notamment rencontré Alix Giet, Julien Régibeau et Christophe Masson, chercheur·euses au sein de Transitions, l’unité de recherche sur le Moyen Âge et la première modernité de l’Université de Liège. Nos échanges autour des Bokkerijders, de leurs procès et de la construction de leur récit ont beaucoup déplacé mon regard. Je m’étais d’abord intéressée à eux comme à une possible figure de résistance populaire, mais ces rencontres m’ont permis d’en comprendre davantage les contradictions et surtout d’approfondir les questions de subsistance et de criminalisation qui traversent leur histoire. 

La radio m’a amenée vers d’autres rencontres. À La Haye, j’ai notamment échangé avec Rob Bothof de Radio Tonka et Margherita Brillada de BUG Radio, deux radios indépendantes. Ces conversations m’ont permis de réfléchir plus largement à la radio comme espace de diffusion, mais aussi à ce que signifie aujourd’hui faire vivre une radio indépendante, construire une programmation et maintenir un espace de parole en dehors des grands réseaux de diffusion. 

Ces conversations, comme d’autres menées pendant la résidence, ont été enregistrées. Pour la restitution à Greylight Projects, j’ai choisi d’en publier certains fragments sous la forme d’une édition imprimée. Cela permettait de garder une trace des paroles et des rencontres qui avaient accompagné la recherche, sans chercher à les transformer en un récit unique. 

Au fil de la résidence, plusieurs rencontres et entretiens sont venus nourrir la recherche, autour des communs, des radios, des semences et des formes de circulation et de transmission. Cette édition en rassemble des fragments, avec Alix Giet, Julien Régibeau, Christophe Masson, Rob Bothof, Margherita Brillada, Reinier Hoon et Janet Pasveer. À découvrir un extrait ici. 

D’autres rencontres ont ouvert des pistes autour du partage et de la circulation des ressources. J’ai notamment rencontré Janet Pasveer, fondatrice de Zadenbibliotheek, une bibliothèque de graines aux Pays-Bas, ainsi que Reinier Hoon de Goutte, autour de la production agricole et alimentaire. Les échanges autour des semences, de leur circulation, de leur vente et de leur reproduction ont fait écho très directement à mes recherches sur la propriété : quelque chose d’aussi élémentaire qu’une graine peut devenir une ressource que l’on conserve, échange, partage, mais aussi que l’on réglemente ou privatise. 

J’ai également pu échanger avec Sophie Delhasse, curatrice à Liège, autour de la recherche en cours et de ses différentes directions. Et tout au long des trois mois, les échanges avec Wouter Huis et Germaine Sijstermans à Greylight Projects ont accompagné le développement de la recherche, aussi bien dans les liens avec d’autres personnes et structures que dans la production des différentes expérimentations. 

Julie Gaubert échangeant avec Wouter Huis et Germaine Sijstermans de Greylight Projects autour du développement de sa recherche dans son atelier à Greylight Project. © Lina FARIK – Institut français NL 

Toutes ces rencontres n’ont pas forcément vocation à apparaître directement dans les formes que je continuerai à développer. Certaines ont déplacé une piste, d’autres en ont ouvert de nouvelles. C’est aussi ce que je retiens de ces trois mois : avoir pu laisser la recherche circuler entre des champs et des personnes très différents, et construire des liens que j’espère continuer à faire vivre après la résidence. » 

Julie Gaubert dans son studio de Greylight Projects, Heerlen, le 28 mai. © Lina FARIK – Institut français NL 

Venant de Marseille, comment s’est passée votre acclimatation à Heerlen ? Comment la découverte de la région, de son histoire et de sa situation transfrontalière a-t-elle influencé votre manière de travailler et votre recherche ?  

« Je connaissais très peu Heerlen et le Limbourg avant d’arriver. J’ai donc beaucoup circulé dès les premières semaines, à pied, à vélo ou en train, entre les Pays-Bas, la Belgique et l’Allemagne. La proximité des frontières est très concrète : on les traverse parfois presque sans s’en rendre compte. 

Cette situation a rapidement fait écho à ma recherche. Beaucoup des histoires que je suivais étaient elles-mêmes liées à la circulation et au franchissement des frontières : les Bokkerijders, la contrebande, les radios pirates. J’ai finalement découvert la région en suivant ces récits, mais aussi les personnes et les rencontres vers lesquelles ils me conduisaient. 

Le passé minier et industriel de Heerlen est très présent, mais je n’ai pas souhaité en faire directement un sujet. Je me suis davantage intéressée à ce qui persiste de l’histoire sociale de la région dans certaines pratiques et certains récits populaires. 

Le changement de rythme par rapport à Marseille a aussi compté. Heerlen m’a offert beaucoup de temps seule pour lire, fabriquer et chercher, tout en étant suffisamment proche d’autres villes pour pouvoir constamment me déplacer. Cette alternance entre des temps assez solitaires et des rencontres a beaucoup déterminé le rythme de la résidence. »

Julie Gaubert dans son atelier de travail à Greylight Projects, à Heerlen, le 2 juin, accompagnée d’un prototype de luciole, sculpture lumineuse développée dans le cadre de The Commons. Connectée à l’activité de radios pirates encore actives aux Pays-Bas, elle transforme leurs signaux en variations lumineuses, entre apparitions, transmissions et intermittences. © Lina FARIK – Institut français NL 

À l’issue de ces trois mois de résidence, que retenez-vous de cette expérience ? Comment cette résidence a-t-elle contribué à faire évoluer votre pratique et les différentes pistes de recherche que vous développez aujourd’hui ?  

« Cette résidence marque une étape importante dans ma pratique mais la recherche est encore en devenir. Ces trois mois m’ont justement permis d’accepter de ne pas chercher tout de suite une forme finie. J’ai expérimenté beaucoup de choses, parfois dans des directions assez différentes, et certaines resteront probablement au stade de la recherche. 

J’ai par exemple travaillé autour de la circulation et du partage des semences, en imaginant la graine comme une forme de monnaie ou d’échange. Cette piste m’a amenée à fabriquer des grelots en cuivre martelé, dont la forme reprenait celle de graines agrandies. Les rencontres autour des bibliothèques de graines et du travail semencier ont aussi ouvert des questions sur la propriété et la reproduction du vivant, mais je ne pense pas, pour l’instant, conserver ces formes dans la suite du projet. C’est aussi le cas d’une cabane en bois sculptée avec des pieds en argile, ou peut-être de certains éléments de la composition sonore. Ils ont permis à la recherche d’avancer, mais n’ont pas nécessairement besoin d’exister dans une future installation. Certains pourront aussi revenir plus tard, transformés. 

Vue de l’installation et étapes de recherche à Greylight Projects, Heerlen. Des pieds en argile aux formes animales et des branches collectées, poncées et sculptées composent progressivement une structure en bois pensée entre cabane, abri et sculpture. © Julie Gaubert 

Avec le recul, je crois que la résidence m’a surtout permis d’identifier plus clairement ce qui reliait toutes ces pistes. J’envisage aujourd’hui cette recherche au long cours sous le titre The Commons. Elle se construit par strates autour des régimes de propriété, du partage des ressources, des formes de subsistance, mais aussi plus largement autour des fictions politiques et de ce qui persiste, se transforme ou s’invente à l’intérieur et en marge de celles-ci. Cela me permet de relier différentes recherches de ma pratique de manière plus ouverte, sans chercher à les faire entrer immédiatement dans une seule forme.

La résidence m’a aussi donné davantage confiance dans cette manière de travailler : prendre le temps, laisser certaines pistes échouer ou disparaître, revenir sur d’autres plusieurs mois plus tard. Ne pas produire une forme simplement parce qu’elle semble résoudre la recherche, mais essayer de comprendre comment les questions que je pose peuvent aussi se retrouver dans le choix d’une matière, dans son usage ou dans sa transformation. 

Je poursuis aujourd’hui cette recherche avec une nouvelle expérimentation sculpturale autour de pièces de monnaie fabriquées en pain rassis, commencée lors d’une résidence avec le FRAC Sud et la C.C.A.S Caisse Centrale d’Activité Sociale à Savines-le-Lac. Le pain m’intéresse comme matière de subsistance, mais aussi pour l’histoire politique qu’il porte : le partage, le rationnement, les révoltes liées à la faim, mais aussi l’entraide et l’organisation autour d’une ressource essentielle. Il y a quelque chose d’assez contradictoire à fabriquer une monnaie avec du pain : la monnaie est pensée pour mesurer, conserver et accumuler de la valeur, alors que ces pièces sont fabriquées à partir de restes, sont périssables, consommables et vouées à disparaître. C’est cette contradiction qui m’intéresse aujourd’hui et qui me permet de poursuivre autrement les questions de propriété, de valeur et d’échange.  

En parallèle, je continue à développer des recherches plus directement liées à des territoires. Ce sera notamment le cas lors d’une résidence au Bel Ordinaire en avril 2027. J’aimerais continuer à avancer comme cela, par différents volets qui peuvent avoir leurs propres histoires, leurs propres matières et leurs propres territoires. Je ne sais pas encore s’ils finiront par s’imbriquer dans une même installation ou s’ils continueront simplement à cohabiter. Pour l’instant, c’est justement cette ouverture que j’ai envie de conserver. » 

La résidence s’est construite au fil de lectures, de recherches en archives, de visites et de rencontres aux Pays-Bas et en Belgique. Ces différentes ressources ont accompagné le développement du projet et ouvert des pistes autour des communs, de la propriété, des formes de résistance et des réseaux de transmission. Cette sélection rassemble quelques-unes des références, des lieux et des personnes qui ont nourri la recherche au cours de ces trois mois. 

Expositions et recherches :  

  • Archives du Limbourg, Heerlen et Maastricht 
  • MIM, Bruxelles 

Bibliographie des livres lors de la résidence :  

  • Sarah Vanuxem, 2018, La propriété de la terre, Éditions wildproject 
  • Marine Calmet, Décoloniser le droit, Ed. Wild Project, 2024. 
  • Dénètem Touam Bona 
  • SAGESSE DES LIANES, Cosmopoétique du refuge, 1, Post-éditions, 2021 
  • Révolutions à l’envers, Livre de David Graeber, 2011 
  • Survivance des lucioles, Georges didi-huberman, les éditions de Minuit, 2009 
  • Répertoire des subversions, art, activisme, méthodes, Martin Le Chevallier, ZONES, 2024 
  • Hakim Bey, TAZ, Zone Autonome Temporaire, édition de l’éclat, 1997 

Site des personnes rencontrées :  

Partenaires

  • Coordonné par: Ambassade de France aux Pays-Bas, Institut français NL, France-Nederland Cultuurfonds, Greylight Projects