Comment les inégalités sociales façonnent-elles notre manière de vieillir ? Quelle place notre société accorde-t-elle aux personnes âgées et aux personnes dépendantes ?
C’est autour de ces questions qu’a été organisée, le 29 septembre 2026 au centre culturel De Balie à Amsterdam, en partenariat avec l’Institut français NL, une rencontre avec le philosophe, sociologue et écrivain français Didier Eribon.
Avec Retour à Reims, devenu une référence internationale pour penser les classes sociales, la mobilité et les inégalités, Didier Eribon s’est imposé comme l’une des voix majeures de la pensée critique contemporaine. Son œuvre explore les liens entre trajectoires individuelles et structures sociales, en interrogeant notamment les questions de classe, d’éducation, de genre, de sexualité et de domination.
Dans son dernier livre, Vie, vieillesse et mort d’une femme du peuple (Flammarion), dont la traduction en néerlandais, Een vrouw uit het volk (Uitgeverij Athenaeum), a été soutenue par le programme Nouvelles Voix, Didier Eribon déplace son regard vers la dernière étape de la vie. À partir de l’expérience de sa mère, qu’il accompagne lorsqu’elle entre en maison de retraite, il analyse les conditions du vieillissement, de la dépendance et de la prise en charge des personnes âgées. Il montre également combien ces expériences sont traversées par les inégalités sociales.
Cette expérience personnelle devient chez Didier Eribon un point de départ pour interroger plus largement l’organisation de la prise en charge des personnes âgées. Il a notamment évoqué les conditions parfois difficiles rencontrées dans les établissements, marquées par le manque de personnel et le manque de temps consacré aux résident·es. Il a ainsi raconté que sa mère ne pouvait parfois bénéficier d’une douche qu’une fois par semaine, faute de personnel disponible. À travers ces situations concrètes, il met en lumière ce qu’il considère comme une question profondément politique : celle de la manière dont une société choisit de prendre soin de ses membres les plus vulnérables.
Le message vocal laissé par sa mère a également joué un rôle important dans sa réflexion. Destiné à lui seul, ce message exprimait pourtant, au-delà de sa situation personnelle, une condition partagée par de nombreuses personnes âgées qui ont peu de possibilités de faire entendre leur voix. Didier Eribon s’est alors demandé comment faire de cette parole intime une parole publique, capable de rendre visibles celles et ceux qui ne peuvent pas protester ou défendre leurs droits.

« Il y a quelques années, la mère de Didier Eribon est entrée en maison de retraite. Après plusieurs mois au cours desquels elle a peu à peu perdu son autonomie physique et cognitive, Didier Eribon et ses frères ont dû se résoudre à l’installer, malgré ses réticences, dans un établissement médicalisé. Mais le choc de l’entrée en maison de retraite fut trop brutal et, quelques semaines seulement après son arrivée, elle y est décédée.
Après la mort de sa mère, Didier Eribon reprend le travail d’exploration personnelle et théorique qu’il avait entrepris dans Retour à Reims après la mort de son père. Il analyse le déclin de sa mère, ce qui l’amène à réfléchir sur la vieillesse et la maladie, sur nos rapports aux personnes âgées et à la mort, mais aussi sur l’expérience du vieillissement. Il s’interroge également sur les conditions de l’accueil des personnes dépendantes.
Il montre que si l’expérience du vieillissement nous est très difficile à penser, c’est parce qu’il s’agit d’une expérience-limite dans la philosophie occidentale, dont l’ensemble des concepts semblent se fonder sur une exclusion de la vieillesse.
Eribon reparcourt également la vie de sa mère, et notamment les périodes où elle était femme de ménage, ouvrière puis retraitée, la saisissant dans toute sa complexité, de sa participation aux grèves à son racisme obsessionnel.
Il conclut sa démarche en faisant de la vieillesse le point d’appui d’une réflexion sur la politique : comment pourraient se mobiliser des personnes qui n’ont plus de mobilité ni de capacité à prendre la parole et donc à dire « nous » ? Les personnes âgées peuvent-elles parler si personne ne parle pour elles, pour faire entendre leur voix ? » »
Lors de cette soirée modérée par Rokhaya Seck, Didier Eribon a ainsi prolongé sa réflexion sur les classes sociales en s’intéressant à une population souvent peu entendue dans le débat public : les personnes âgées et dépendantes. Alors que leur nombre augmente, leur situation reste encore trop peu pensée comme une question politique et sociale. La rencontre a permis d’aborder plus largement la manière dont l’âge, le genre,la classe sociale (…) et les conditions de vie se croisent et façonnent les expériences du vieillissement.
Cette réflexion l’a également conduit à questionner le modèle économique de la prise en charge des personnes âgées. Le développement d’établissements privés, soumis à des logiques de rentabilité, pose selon lui la question de la place accordée au profit lorsqu’il s’agit de prendre en charge des personnes particulièrement vulnérables. Les personnes âgées dépendantes sont en effet dans une position où elles disposent de peu de moyens pour contester leurs conditions de vie ou faire entendre leurs revendications. La question du « bien vieillir » devient ainsi indissociable de celle des choix économiques et politiques qui déterminent les conditions dans lesquelles on vieillit.
La soirée consacrée à la question « Who Gets to Grow Old Well? », réunissait également le philosophe Hans-Georg Eilenberger, spécialiste des questions liées au vieillissement. La rencontre réunissait également Rokhaya Seck à la modération.
Pour Didier Eribon, cette situation ne renvoie pas à une responsabilité individuelle ou familiale. Faire de la prise en charge des parents âgés une obligation reposant principalement sur les familles reviendrait aussi à faire peser cette responsabilité sur les femmes. Celles-ci risqueraient alors de devoir interrompre ou aménager leur propre vie professionnelle pour s’occuper de leurs parents vieillissants. La prise en charge de la vieillesse doit donc, selon lui, être pensée comme une responsabilité collective et comme un enjeu de politique publique, plutôt que comme une affaire strictement privée.
Ensemble, les intervenant·es ont interrogé ce que signifie « bien vieillir » et les conditions sociales nécessaires pour pouvoir vieillir dans la dignité, autant de questions qui renvoient directement aux choix collectifs de notre société.

À propos des intervenants
Né à Reims dans une famille ouvrière, Didier Eribon est écrivain, philosophe et sociologue. Premier membre de sa famille à avoir poursuivi des études secondaires, il a consacré une grande partie de son œuvre à l’analyse des classes sociales, des trajectoires de mobilité et des mécanismes de domination. Son livre Retour à Reims est devenu une référence internationale et a profondément marqué les débats intellectuels sur la classe sociale et la mobilité. Il a également publié de nombreux ouvrages consacrés à la philosophie, au genre, à l’éducation, à l’homosexualité, au racisme et aux inégalités.
Hans-Georg Eilenberger, philosophe et maître de conférences à l’University of Humanistic Studies d’Utrecht, travaille notamment sur la signification existentielle du vieillissement et sur les expériences du corps vieillissant. Ses recherches interrogent les liens entre vieillissement et justice sociale.
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