Programme Nouvelles voix : entretien avec Eef Gratama, traductrice néerlandaise de Sylvain Tesson

Entretien avec Eef Gratama, traductrice de « La Panthère des neiges » de Sylvain Tesson publié en néerlandais en 2020 avec le soutien du programme Nouvelles voix.

Un des plus grands succès littéraires français en 2019 couronné par le prix Renaudot, La Panthère des neiges de Sylvain Tesson, a été publié en néerlandais en 2020 aux éditions De Arbeiderspers dans une traduction de Eef Gratama avec le soutien du programme Nouvelles voix de l’Institut français des Pays-Bas.

Avez-vous contacté l’écrivain français Sylvain Tesson avant de commencer à traduire son roman La Panthère des neiges ? Avez-vous rencontré des difficultés de traduction ?

« Au cours du processus de la traduction, j’ai eu plusieurs contacts avec l’auteur au sujet de certains passages ou choix de mots, afin de vérifier mon interprétation. Ces échanges sont toujours très enrichissants. Sylvain Tesson a un style concis et concentré, mais il peut aussi écrire de façon très poétique et évocatrice. Il emploie souvent l’aphorisme comme figure de style et c’est l’art (et aussi la difficulté) de trouver un équivalent frappant qui soit tout aussi court et puissant en néerlandais. En plus, en bon géographe qu’il est, il se lâche sur la description des hauts plateaux tibétains, où se déroule une grande partie de La Panthère des neiges. Ce type de description était parfois très difficile à traduire. Heureusement, j’ai trouvé le matériel nécessaire sur Internet afin de me faire une meilleure idée du paysage. J’avais également un magnifique livre de photos de Vincent Munier, le photographe qui avait organisé l’expédition au Tibet et qui avait demandé à Sylvain Tesson de le rejoindre dans sa quête de la panthère des neiges. Ses images inégalables dans Tibet, minéral animal, pour lesquelles Sylvain Tesson a écrit de magnifiques textes poétiques, ont également représenté une aide importante pour l’interprétation de ces descriptions de la nature. »

Vous avez également traduit le roman Les Loyautés (2018) de Delphine de Vigan, publié aux éditions de Geus avec le soutien du programme Nouvelles voix de l’Institut français des Pays-Bas. Comment avez-vous vécu la traduction du style sobre de l’auteure ?

« Les Loyautés est une co-traduction que j’ai réalisée avec Floor Borsboom. Nous avions déjà traduit un autre livre de Delphine de Vigan, D’après une histoire vraie (Het ware verhaal van haar en mij) aux éditions De Geus. Ainsi, nous avions fait l’expérience de son style narratif particulier. L’histoire de Loyautés se déroule selon les points de vue alternés des quatre personnages principaux (Théo, 13 ans, affecté par le divorce de ses parents ; Mathis, son meilleur ami et camarade de classe ; Hélène, leur professeur de biologie, sans partenaire et sans enfant ; et Cécile, mère au foyer de Mathis et malheureuse dans son mariage). Cette structure narrative permet au lecteur de rencontrer tour à tour des adultes et des adolescents, qui pensent et réfléchissent différemment en raison de leur expérience. Cela a déterminé le choix de la division du livre (qui traduit quoi). Néanmoins, dans une co-traduction, il est important de veiller à ce qu’il n’y ait pas de rupture de style. Dans ce cas, il s’agissait de garder en néerlandais le style sobre et discret qui caractérise l’ensemble du livre. Cela signifie qu’il faut pour ainsi dire « désosser » le travail de l’autre. Bien sûr, nous ne sommes pas toujours d’accord entre nous mais « de la discussion jaillit la lumière », pour citer une expression française. Pour moi, travailler ensemble sur la traduction d’un livre est un processus instructif et stimulant. »

Vous dîtes que traduire est l’action de créer des liens entre deux cultures. Pouvez-vous nous expliquer cette idée ?

« Une langue ne peut jamais être considérée séparément de sa culture. Derrière une langue, se cachent des manières, des caractéristiques et des visions du monde qui découlent de la culture dans laquelle on est enraciné. Il est essentiel de tenir compte de ces différences lors de la transposition d’un texte d’une langue à l’autre afin que le message et l’intention soient réellement transmis au lecteur de la langue cible. Cela vaut pour la communication orale comme pour la communication écrite. En tant qu’interprète, je le rencontre souvent ce problème dans mon métier. Les Néerlandais ont une approche assez pragmatique et sobre : ils sont directs dans leur communication, ils aiment se mettent rapidement au travail et aller droit au but. Les Français attachent une grande importance à l’échange de civilités, à la présentation de leur message, ils sont les maîtres de « l’étoffement ». C’est un art et un défi de rester fidèle à l’esprit de la langue française, qui est si riche en nuances, sans en faire trop pour les lecteurs ou interlocuteurs néerlandais. La France est l’une des destinations de vacances les plus populaires des Néerlandais. Ce serait donc beau que la littérature leur donne un peu plus de contact avec l’âme française. Avec mes traductions j’apporte ma pierre à l’édifice. »

Sans traducteurs, de nombreux trésors de la littérature française, ou justement des écrivains moins connus, seraient passés inaperçus aux yeux du lectorat néerlandophone.

Pourquoi pensez-vous qu’il est important de porter la littérature francophone à l’attention du public néerlandais ?

« Depuis des années, le marché du livre néerlandais est dominé par la littérature anglosaxonne. Cette dernière a produit beaucoup d’écrivains excellents, mais il en va de même pour la langue française. Malheureusement, la belle langue française, comme l’allemand, a été négligée dans l’enseignement néerlandais, ce qui explique que les gens ne lisent presque plus le français. Heureusement, il y a des initiatives telles que le programme Nouvelles voix qui donnent la possibilité aux éditeurs néerlandais de traduire des livres du français vers le néerlandais. Également, le Nederlandse Letterenfonds offre des subventions aux traducteurs, ce qui constitue un complément bienvenu à la rémunération – pour le moins modeste – que nous recevons. Sans traducteurs, de nombreux trésors de la littérature française, ou justement des écrivains moins connus, seraient passés inaperçus aux yeux du lectorat néerlandophone. »

Quelle est l’œuvre française que vous avez préférée traduire ?

« C’est un choix difficile, d’autant plus que je traduis aussi bien de la littérature pour adultes que de la littérature jeunesse. Je voudrais évoquer deux ouvrages : Heureux les heureux de Yasmina Reza, et Tobie Lolness de Timothée de Fombelle, dont les traductions néerlandaises ont été publiées respectivement aux éditions De Bezige Bij et aux éditions Querido.

Yasmina Reza s’est d’abord fait connaître en tant que dramaturge. Ses pièces sont jouées dans le monde et ont reçu plusieurs prix. Les plus connues sont Art et Le Dieu du Carnage. Heureux les heureux est une série de 21 monologues intérieurs par des personnages qui ont tous, d’une manière directe ou indirecte, une relation avec l’un et l’autre. Ils sont conjoints, amants, parents, enfants, amis, ou patients du même médecin. Les personnages de Reza ne sont pas heureux mais ils poursuivent leur chemin, s’attachent l’un à l’autre et à leur désir de bonheur. Ils montrent leur vie normale en apparence, dans laquelle leur quête de bonheur conduit souvent à des situations absurdes. Heureux les heureux est un roman magistral sur la peur de la solitude et le désir viscéral d’être aimé et compris, ne serait-ce que pour une fois. Chaque monologue décrit des conversations ou des situations qui se développent de manière hilarante pour se transformer soudainement en une confrontation avec la désillusion de l’existence. Yasmina Reza a un style unique, caractérisé d’une part par des dialogues venimeux qui donnent à ses livres un grand élan et, d’autre part par une richesse des sonorités et une originalité dans le choix de mots et leurs associations.

Tobie Lolness est un livre (en deux tomes) extraordinaire pour les enfants de 10 ans et plus. Extraordinaire en premier lieu parce que le personnage principal (et éponyme) est unique. Il mesure un millimètre et demi, « ce qui n’était pas si grand pour son âge », comme l’indique la première ligne du livre, et a treize ans. Il est chassé par son peuple qui pense qu’il doit payer sa peine pour un crime que son père, un professeur, aurait commis. Un peuple qui vit dans un grand chêne depuis des temps immémoriaux.
L’histoire est emplie de références et de clins d’œil au monde des adultes, où la corruption, la tromperie et l’injustice sont encouragées par la soif de pouvoir et d’argent, où le méchant s’entoure de truands et de butors et détient le pouvoir grâce à la terreur et à l’oppression. Le livre est aussi extraordinaire parce que l’auteur réussit à enrichir le vocabulaire des enfants qui sont réceptifs aux histoires. Timothée de Fombelle est maître dans l’art de créer des noms comiques pour ses personnages, qui intègrent souvent des jeux de mots, des rimes, etc.

En tant que traducteur, il faut avoir des affinités avec l’auteur. Celui-ci ou celle-ci doit avoir une voix qui correspond à la vôtre. Sinon, cela risque de se voir dans la traduction. Cela ne fait pas que nuire à la traduction, cela ne rend pas non plus justice au texte original. C’est la raison pour laquelle il m’est arrivé de retourner un livre, car je n’aimais ni le style ni le sujet. J’aime beaucoup les livres de Yasmina Reza et Timothée de Fombelle, ce qui fait de la traduction de leurs livres un vrai plaisir »


À propos

Le programme d’aide à la publication (PAP) Nouvelles voix de l’Institut français des Pays-Bas soutient des projets de publication ou d’invitation d’éditeurs néerlandais qui valorisent les auteurs francophones contemporains aux Pays-Bas.

Biographie

Depuis 1988, Eef Gratama travaille comme traductrice et interprète indépendante, du français vers le néerlandais et inversement. Récemment, elle a traduit Les disparus du Clairdelune de Christelle Dabos et La Panthère des neiges de Sylvain Tesson.

Informations

  • Entretien : Eef Gratama
  • Programme : Nouvelles voix
  • À découvrir : De sneeuwpanter (La Panthère des neiges) de Sylvain Tesson et Verborgen Verbintenissen (Les Loyautés) de Delphine de Vigan
  • Site : www.eefgratama.nl
  • Avec le soutien de : Institut français des Pays-Bas
  • Photo : Eef Gratama © Piet Gispen